Site Lavigerie des Missionnaires d'Afrique (Soeurs Blanches et Pères Blancs belges)
               
 
Mars 2007.
« Creuser notre puits »
 
 
     

Au mois de février 2007, nous (Herman et Guido) avons passé une journée passionnante avec l’abbé Christian SALENSON à Lumen Vitae (Bruxelles). Il est directeur de l’Institut de Sciences et Théologie des Religions (ISTR) de Marseille . Il nous a amené dans la recherche sur les écrits des moines de Tibhirine (Algérie) et il nous a fait goûter aux épreuves et aux joies du dialogue entre croyants.
Nous voulons partager avec vous quelques tartines de cette journée.
 
 
Rappel historique


En 1937 quelques moines trappistes s’installent dans la montagne algérienne, à 100 km.au sud d’Alger, à Tibhirine : c’est l’abbaye Notre-Dame de l’Atlas.

Pendant les années 90 marquées par la violence et la détresse, ils prennent leur décision personnelle et commune de demeurer à Tibhirine quoiqu’il arrive.

Abbaye Notre Dame de l'Atlas
Ils décident de créer une coopérative agricole avec les villageois pour faire ensemble du jardinage et partager les fruits.
Le frère Luc, médecin, a soigné gratuitement pendant cinquante ans à Tibhirine.
Ils prêtent une salle de l’abbaye pour devenir la mosquée qui manque au village. Leur louange de  « priants parmi les priants de l’islam » reflétait confiance, compassion et communion.

Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, sept trappistes sont enlevés, séquestrés pendant deux mois, puis assassinés. Le 21 mai on annonce leur mort. En fait, ce ne sont pas les corps, mais les têtes des moines qui ont été retrouvées. Aucun doute sur l’ identité des moines. A Alger, les plus hautes autorités de l’Etat algérien assistèrent à la messe de funérailles des moines et du cardinal Duval qui venait de mourir.

Les 7 moines assasinés sont :

Dom Christian de Chergé, prieur de la communauté, 59 ans, moine depuis 1969.
Frère Luc Dochier, médecin,82 ans, depuis 1947 à Tibhirine.
Père Christophe Lebreton, 45 ans, moine depuis 1974.
Frère Michel Fleury, 52 ans, moine depuis 1981.
Père Bruno Lemarchand, 66 ans,moine depuis 1981 ; il était de passage ce jour là, sinon il habitait à Fès, au Maroc.
Père Célestin Ringeard, 62 ans, moine depuis 1983.
Frère Paul Favre-Miville, 57 ans, moine depuis 1984.



 

 
 
Réflexion sur quelques expériences vécues par les moines.
  • Christian de Chergé a été d’abord séminariste diocésain. Pendant son service militaire il lie amitié avec un père de famille algérien qui s’appelle Mohammed. Un jour, menacé par des fellagas au cours d’une visite dans le bled, Mohammed n’hésite pas à protéger son jeune ami Christian jusqu’à donner sa propre vie. Ce fait est sans doute le fondement du parcours spirituel de Christian.

  • La vie monastique pratiquée par ces moines fut un véritable trait d’union entre les mondes musulman et chrétien : ce ne sont pas leurs voisins qui tuèrent ces « priants parmi d'autres priants ».

    L’histoire du village de Tibhirine montre que des Algériens souhaitèrent que des moines restent avec eux, parce que des liens d’amitié, de coopération et de solidarité s’étaient tissés.

    Des musulmans soufis (branche spirituelle) participaient jusqu’au dernier jour à des rencontres de partage spirituel. Nombreuses furent aussi les manifestations de sympathie exprimées à l’annonce de la mort des moines.

  • La présence monastique en terre d’islam n’excluait pas un échec à vue humaine. « C’est par la pauvreté, l’échec et la mort que nous allons vers Dieu »( frère Luc,médecin). En partageant la condition mortelle d’un peuple, d’une civilisation, et même d’une religion, en allant jusqu’à disparaître avec eux, il peut y avoir transformation de ce milieu.
    Les moines sacrifièrent leur vie pour leurs voisins musulmans à la suite du Christ des évangiles, mort sur la croix. Il y a ici une parfaite cohérence entre l’action des disciples et le message du Maître.
    Notons aussi que de nombreux imams sont morts en Algérie, pour avoir refusé la violence prônée par certains de leurs coreligionnaires.

  • A Tibhirine aussi, les habitants vivaient les Béatitudes et c’est ce que Dom Christian savait et c’est ce qui le guidait. Certains vivent les Béatitudes à cause de ou malgré l’islam. Il avait décidé une fois pour toute qu’il aurait la réponse au Ciel et suivait l’Esprit qui l’envoyait vers eux.



 

 
 
Des étincelles de la spiritualité de Dom Christian.
 


Au milieu des soucis quotidiens, partager la prière avec d’autres priants,
c’est creuser un puits où les uns et les autres trouvent accès à « l’eau de Dieu ».
C’est une école où l’on s’apprend mutuellement à déchiffrer les signes de Dieu,
à devenir ensemble témoins et acteurs de sa miséricorde.
 
 
Creuser le puits
 
Puiser ensemble
 
Femmes du Burkina
qui puisent ensemble de l’eau au puits

Depuis qu’un jour, il m’a demandé, tout à fait à l’improviste, de lui apprendre à prier, Mohammed (un habitant du village) a pris l’habitude de venir s’entretenir régulièrement avec moi. C’est un voisin. Nous avons ainsi une longue histoire de partage.
Souvent il m’ a fallu faire court avec lui, ou passer des week-ends sans le rencontrer quand les hôtes se faisaient trop nombreux et absorbants.
Un jour, il trouva la formule pour me rappeler à l’ordre et solliciter un rendez-vous :
« Il y a longtemps que nous n’avons pas creusé notre puits ! » L’image est restée. Nous l’employons quand nous éprouvons le besoin d’échanger en profondeur.
Une fois, par mode de plaisanterie, je lui posai la question : « Et au fond de notre puits, qu’est-ce que nous allons trouver ? de l’eau musulmane ou de l’eau chrétienne ? » Il m’a regardé mi-rieur, mi-chagriné : « Tout de même, il y a si longtemps que nous marchons ensemble et tu me poses encore cette question ! … Tu sais, au fond de ce puits-là, ce qu’on trouve, c’est l’eau de Dieu. » ( Dom Christian )

 
 
La vie vécue avec les autres.
 

Pour Dom Christian le dialogue était la vie vécue avec les autres.
Pour cela il faut trois conditions, disait-il :
  • l’humilité : convenir ensemble que Dieu nous invite à l’ humilité (aucune supériorité !) ;
  • la foi de l’ autre est un don de Dieu : c’est le travail de l’ Esprit ; la prière de l’autre est un don de Dieu ;
  • se mettre à l’école de l’autre...
 
L’échelle mystique.
 

Monter vers Dieu en grimpant l’échelle mystique du dialogue ensemble.
Echelle mystique  L’échelle mystique est composée de deux montants :
        la tradition chrétienne et la tradition musulmane.
        Les deux sont plantées en terre = dialogue au jour le jour.

Les échelons sont fixés dans les 2 montants.
Chaque échelon est une pratique commune ( pas une foi commune)
  • prières régulières
  • jeûne
  • partage
  • aumône
  • conversion du cœur
  • confiance à la Providence
  • le mémorial (= le travail de la mémoire)
  • le pèlerinage
  • le combat spirituel

Le point d’appui de l’échelle est dans l’au-delà (la communion des Saints)
 
 
Le dialogue de MARIE : attitude missionnaire et de service
 

Mystère de la Visitation

Texte inédit de Dom Christian de Chergé.

« J’imagine assez bien que nous sommes dans cette situation de Marie qui va voir sa cousine Elisabeth et qui porte en elle un secret vivant qui est encore celui que nous pouvons porter nous-mêmes, une Bonne Nouvelle vivante.
Elle l’a reçue d’un ange. C’est son secret et c’est aussi le secret de Dieu. Et elle ne doit pas savoir comment s’y prendre pour livrer ce secret. Va-t-elle dire quelque chose à Elisabeth ? Peut-elle le dire ? Comment le dire ? Comment s’y prendre ? Faut-il le cacher ? Et pourtant, tout en elle déborde, mais elle ne sait pas. D’abord c’est le secret de Dieu. Et puis, il se passe quelque chose de semblable dans le sein d’Elisabeth. Elle aussi porte un enfant. Et ce que Marie ne sait pas trop, c’est le lien, le rapport, entre cet enfant qu’elle porte et l’enfant qu’Elisabeth porte. Et ça lui serait plus facile de s’exprimer si elle savait ce lien. Mais sur ce point précis, elle n’a pas eu de révélation, sur la dépendance mutuelle entre les deux enfants. Elle sait simplement qu’il y a un lien puisque c’est le signe qui lui a été donné : sa cousine Elisabeth.
Et il en est ainsi de notre Eglise qui porte en elle une Bonne Nouvelle – et notre Eglise c’est chacun de nous – et nous sommes venus un peu comme Marie, d’abord pour rendre service (finalement c’est sa première ambition) … mais aussi, en portant cette Bonne Nouvelle, comment nous allons nous y prendre pour la dire... et nous savons que ceux que nous sommes venus rencontrer, ils sont un peu comme Elisabeth, ils sont porteurs d’un message qui vient de Dieu. Et notre Eglise ne nous dit pas et ne sait pas quel est le lien exact entre la Bonne Nouvelle que nous portons et ce message qui fait vivre l’autre.
Finalement, mon Eglise ne me dit pas quel est le lien entre le Christ et l’Islam.Et je vais vers les musulmans sans savoir quel est ce lien.
Et quand Marie arrive, voici que c’est Elisabeth qui parle la première. Pas tout à fait exact car Marie a dit : as salam alaikum ! que la paix soit avec vous !

Es-salam alaikum !

Et ça c’est une chose que nous pouvons faire. Cette simple salutation a fait vibrer quelque chose, quelqu’un en Elisabeth. Et dans sa vibration, quelque chose s’est dit... qui était la Bonne Nouvelle, pas toute la Bonne Nouvelle, mais ce qu’on pouvait en percevoir dans le moment. D’où me vient-il que l’enfant qui est en moi a tressailli ? Et vraisemblablement, l’enfant qui était en Marie a tressailli le premier. En fait, c’est entre les enfants que cela s’est passé cette affaire-là...
Et Elisabeth a libéré le Magnificat de Marie.
Finalement, si nous sommes attentifs et si nous situons à ce niveau-là notre rencontre avec l’autre, dans une attention et une volonté de le rejoindre, et aussi dans un besoin de ce qu’il est et de ce qu’il a à nous dire, vraisemblablement, il va nous dire quelque chose qui va rejoindre ce que nous portons, montrant qu’il est de connivence... et nous permettant d’élargir notre Eucharistie, car finalement, le Magnificat que nous pouvons, qu’il nous est donné de chanter : c’est l’Eucharistie.
La première Eucharistie de l’Eglise, c’était le Magnificat de Marie.
Ce qui veut dire le besoin où nous sommes de l’autre pour faire Eucharistie : pour vous et pour la multitude... »

Toutes les religions ont une mission dans le monde et sont au service de tous.
Comment communiquer la mission de Marie ? par quelles paroles ? la rencontre est au cœur de cette mission. Nous sommes des porteurs de la paix.
Aux noces de Cana le rôle de l’Eglise est aussi bien montré par Marie.
Marie donne à l’Eglise l’image de sa Mission.



 

 
 
Bibliographie
- Recherche sur Google : tibhirine

- Testament de Dom Christian : www.abbayeoka.com/testament

- LIVRE qui vient de sortir : « Passion pour l’Algérie, les moines de Tibhirine »
par l’américain John Kiser.           
Edit. Nouvelle Cité, Prix des librairies Siloë 2006. 28 €.
Henri Quinson en est le traducteur. Il a connu quatre des sept moines tués.
Il est membre fondateur de la Fraternité Saint Paul, présente en milieu musulman à Marseille et en Algérie.
De l’avis de nombreux connaisseurs de l’Algérie, cet ouvrage est l’un des meilleurs parus sur le sujet.
Ce livre arrive à point nommé pour éclairer le débat sur la nature de l’islam et l’attitude juste à adopter vis-à-vis des musulmans qui nous entourent dans nos villes.

- Dans la série  « Prier 15 jours avec… », le n° 102, déjà deuxième tirage :
« Prier 15 jours avec Christian de Chergé »
de Christian Salenson.
Edit. Nouvelle Cité. 12,50 €.

- Revue bisannuelle « Chemins de Dialogue »
le n° 27 – 2006 - L’ écho de Tibhirine.
Chemins de Dialogue
11, impasse Flammarion,
F – 13001 – Marseille
cdd@cathomed.cef.fr
Revue publiée deux fois par an
par l’ ISTR de Marseille.
Abonnement, pour la Belgique : 36 € (2 numéros par an)
Recherche sur Google : chemins de dialogue.
 
 
 
Namur, 1 mars 2007
pr GROUPE RENCONTRE
G.Verbist, mafr.

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