Reportage de Lucien Heitz, Spiritain
paru dans "Pentecôte sur le monde"n°
827 mai-juin 2006
Partir
à tout prix : un témoignage de Mauritanie
« Si j’avais de l’argent, j’aimerais
tourner un film pour faire connaître notre situation aux Français
! » Le jeune Ivoirien qui parle est l’un des rescapés
d’un naufrage de 45 jeunes, africains subsahariens, qui tentent d’arriver
en Europe via Les Canaries.

Rêve de départ ou candidat à l’exil
Pentecôte sur le monde. Michel Robert
Pourquoi vont-ils jusqu’à risquer leur vie en
rêvant d’une Europe de plus en plus difficile d’accès
?
Ceci a déjà été évoqué dans la
revue Pentecôte sur le monde le drame humain de milliers de migrants
venus de l’Afrique subsaharienne. Ils essaient par tous les moyens
de franchir les frontières des enclaves espagnoles de Melilla et
de Ceuta. (Édito du n°824, nov.-déc. 2005).
Les mesures sécuritaires imposées par l’Europe et mises
en œuvres au Maroc, ont repoussé ce phénomène
vers le sud, sur les côtes mauritaniennes.
Début mars 2006. Quelques médias, dont Radio
France Internationale (RFI), parlent de milliers de migrants qui, partant,
depuis le nord de la Mauritanie, risquent leur vie sur des pirogues de fortune.
Parmi les témoins de ces drames, les spiritains Jérôme
Dukiya, Nigérian, et Jean-Louis Barrain, Normand, assurent le service
de la paroisse Notre Dame de Nouadhibou.
Avec
mon confrère Michel, nous avons décidé de partir en
Mauritanie. 6 spiritains y assurent différentes missions autour de
Mgr Martin Happe, M.Afr., évêque de Nouakchott.
Nous voulions commencer notre reportage en suivant ce que nous pensions
être la route habituelle des migrants : Dakar, Saint-Louis (au Sénégal),
Rosso (ville frontière avec la Mauritanie), puis remonter vers le
nord sur Nouakchott, la capitale, et enfin Nouadhibou, ville portuaire au
nord du pays. C’est de là qu’en ce mois de mars essaient
de partir le plus de pirogues…
Le n° de Pentecôte sur le monde de juillet-août
2006 présentera l’ensemble de notre parcours et les différentes
présences chrétiennes dans cette République islamique
qu’est la Mauritanie. La page « Urgences » de ce n°
veut, en priorité, faire entendre les appels que lance Jérôme
au nom de milliers de jeunes prêts à tout pour échapper
à la misère, au manque d’avenir des pays qu’ils
fuient.
Après plus d’un millier de km de bonnes routes
à très faible circulation à travers des paysages désertiques
émaillés de campements et de tentes, nous n’avons vu
ni colonnes de marcheurs ni taxis remplis de migrants. Les contrôles
de police, gendarmerie, et douane obligent les « clandestins »,
comme les appellent les journaux mauritaniens, à se déplacer
avec discrétion. On marche hors route, souvent de nuit. À
Nouadhibou, ils se regroupent par pays d’origine, dans l’un des
bidonvilles aux noms révélateurs comme celui de Bagdad. Au
port, les navires chargent le minerai de fer acheminé par le train
du désert. Des eaux parmi les plus poissonneuses du monde y attirent
des chalutiers de toutes nationalités. Nouadhibou cultive depuis
toujours une tradition de ville ouverte et cosmopolite.
Le Calame, l’un des journaux mauritaniens en français
(n° 530, 22-03-2006) avertit ses lecteurs : « Les côtes
de Nouadhibou font l’objet d’un afflux massif et sans précédent
de candidats à l’exil. Tentatives qui connaissent très
souvent des épilogues tragiques. » Ce que nous apprendrons
de la situation correspond malheureusement à ces dires.

Un des camps de clandestins en Mauritanie
Pentecôte sur le monde. Lucien Heitz
La Tribune, autre journal en français, parle de l’immigration
clandestine sous le titre éloquent de : « Passeport pour la
mort » L’édito (9-03-2006) donne le ton d’un article
qui veut faire réfléchir aux causes d’un tel exode de
jeunes : « La pauvreté dans nos pays, la corde à nos
cous, comment sortir de la misère qui gangrène nos populations
? » Puis, partant de la situation de la Mauritanie, le journaliste
écrit : « Au moment où l’Union européenne
fait du chantage sur les accords de pêche, où aucune possibilité
de sortie de crise n’est donnée aux populations qui ont besoin
d’usines de transformation et d’autres opportunités d’emploi,
nos frères africains viennent mourir à nos portes. Que fait
l’Europe ? Elle ferme tout simplement les siennes. Elle refuse de signer
des accords équitables en matière de pêche. Ceux à
qui on refuse le visa ont décidé de s’offrir un passeport
pour la mort. »

Paroisse de Nouadhibou
Pentecôte sur le monde. Lucien Heitz
Samedi 1er avril. Nous assistons à l’interview
que Jérôme accorde, de 20 à 22h, à 2 journalistes
d’un grand quotidien néerlandais. Après avoir expliqué
que sa mission de spiritain consiste à soulager, selon ses moyens,
la détresse de tous ces « aventuriers de l’impossible
», il parle de ces jeunes avec une émotion secouée de
rires nerveux. Il évoque ceux qui partent sur de vieilles pirogues
que l’on retrouve parfois échouées sur des plages. (Nous
en verrons une et parlerons avec 2 de ses rescapés.) Il rapporte
des paroles de miraculés évoquant les raisons qui les ont
poussés à risquer leur vie. Selon les pays d’origine
( les 2 Congos, Sénégal, Nigeria, Mali, Liberia, Sierra Leone,
Côte d’Ivoire, Cameroun, Gabon, Niger, Ghana, Burkina Faso, les
2 Guinées, Libye et Maroc), les causes de leur exil forcé
se ressemblent : conflits, violences, pauvretés, maladies, non développement
sous toutes ses formes, avenir totalement plombé. Il ajoute d’autres
propos entendus de la part de ces jeunes qui sont de plus en plus informés
sur la vie du reste du monde.

Pirogue d'un naufrage
Pentecôte sur le monde. Lucien Heitz
Ce qui frappe, même en Mauritanie, ce sont les forêts
d’antennes classiques et paraboliques qui captent les nouvelles du
monde et la plupart du temps, d’Europe et d’Occident. Il en est
de même au Sénégal et ailleurs.
Ces
jeunes sont conscients de l’absence de politique de développement
sérieuse de la part de leurs gouvernants. Conscients de l’appui
que des pays d’Europe continuent d’apporter à des responsables
politiques corrompus pour sauver leurs intérêts : pétrole
et autres matières premières. Ils voient les images de nos
sociétés opulentes qui font de la pub pour aliments pour chiens
et chats pendant que des millions d’enfants dans le monde, et surtout
chez eux, en Afrique, manquent du minimum de nourriture et de soins. Ils
ont suivi à la télé, et peut-être évité
sur leurs pistes, la course folle d’un Paris - Dakar qui prend une
partie de l’Afrique pour un terrain de jeux de nantis en traversant
sans honte des pays marqués par la pauvreté. Ils voient, souvent
en direct, des charters entiers de touristes arrivant, sans problèmes
de visas, et passent des séjours agréables dans des hôtels
où ils découvrent une Afrique qui ne les prive pas de leur
confort d’Occidentaux. Ils voient enfin les dégâts humains
inadmissibles qu’infligent les guerres sur leur continent et ailleurs,
en Irak notamment, à des peuples qui aspirent à la paix.
Ils entendent les propos de cet Occident, donneur de leçon
de démocratie et de respect des droits de l’Homme pour le reste
de la planète, mais qui ne fait rien pour enrayer des situations
inadmissibles sous d’autres cieux. Et qui ferme ses portes à
ceux qui veulent simplement venir gagner de quoi vivre et faire vire d’autres
membres de leur famille.
« Quand tu es l’aîné d’une famille,
dira l’un des jeunes rescapé d’un naufrage, tout le monde
compte sur toi ! » Avant d’ajouter qu’il refera l’essai
dès qu’une autre pirogue sera prête au départ.
Aux 2 journalistes qu’une telle détermination rend muets, Jérôme
explique : « Il faut voir le problème de ces jeunes dans son
ensemble. Vous venez en Mauritanie, parce qu’il y a des morts parmi
ces jeunes qui veulent arriver en Europe. Il faut dépasser la 1re
émotion et l’indignation pour chercher les causes de ces faits
et travailler à les réduire et à les supprimer. Savez-vous
combien de gens meurent chaque jour en Afrique, du paludisme, du sida, de
la pauvreté et des conflits, la plupart du temps dans l’indifférence
presque générale du reste du monde ? Personne ne quitte son
pays, sa famille de gaieté de cœur : il faut vraiment que des
conditions extrêmes poussent des jeunes à s’exposer à
tant de souffrances pour espérer mieux s’en sortir, eux et leurs
familles ! »
Les lecteurs néerlandais auront-ils lu ces propos dans leur quotidien
?
Revenus à Dakar, nous achevons notre reportage par
une visite de l’Île de Gorée. Sur la chaloupe, nous discutons
de notre séjour en Mauritanie avec un cameraman de la RTS (régie
de télévision du Sénégal) venu filmer les festivités
de la fête nationale. Il analyse la situation de son pays et des pays
africains avec clairvoyance. « Pour que grandisse la conscience politique
de nos peuples, dit-il, il nous faut instaurer plus de relations de soutien
entre sociétés civiles du Nord et du Sud. Il faut que ces
relations exigent des gouvernants du Nord comme du Sud des engagements sérieux
pour le bien de tous les peuples, dans la justice et la transparence. »
Du 12 au 14 juin 2006 se tiendra à Rabat (Maroc) une
rencontre des Caritas (Secours catholique) de Mauritanie, Tunisie, Libye
et Algérie sur les migrations. On y évoquera leurs causes
à partir de témoignages de migrants. On y cherchera des solutions
plus politiques. Comme le Comité catholique contre la faim et pour
le développement (CCFD), de plus en plus d’ONG et d’associations
comprennent l’urgence d’un tel engagement politique de citoyens
responsables pour que l’ensemble de l’humanité se porte
mieux.
Si nous arrivions, avec tous les croyants du monde, à
refuser pour tout homme ce que nous refusons pour nous-mêmes et à
exiger pour le plus lointain de nos frères ce que nous revendiquons
pour nous, bien des problèmes trouveraient des solutions.
Les migrations ne seraient plus considérées
comme une menace utilisée à des fins politiques, aux dépens
des droits fondamentaux des personnes : droit à la vie, à
la nationalité, au travail et au développement.
Si ces lignes vous ont fait réfléchir sur les situations de
ces milliers de jeunes, faites-les lire autour de vous.
Pour que leurs souffrances ne soient pas vécues en vain.
Pour venir en aide à la paroisse de Nouadhibou ou envoyer
un don, contacter :
Procure des Missions, 30 rue Lhomond 75005 PARIS
com@spiritains.org